A
coup sûr, l'itinéraire professionnel d'Yves Descloux n'est pas banal.
Et cela commence dès son origine : il est né à Genève d'un
père
helvète et d'une mère pied-noir en 1962, cette année qui marquait la
fin des « événements » d'Algérie comme on disait
alors pour
qualifier une guerre sans nom, mais ceci est une autre histoire.
C'est
à Genève donc qu'il fit ses premiers pas dans la vie, ses études
jusqu'au baccalauréat, puis un apprentissage au cours duquel il apprit
le noble métier d'ébéniste. Ce qui ne l'empêchait pas de
« descendre » fréquemment à Avignon, dans le
Vaucluse, chez
un cousin qui exerçait là le non moins noble métier de luthier.
Rétrospectivement on est en droit de voir là un signe du destin. Et, à
Avignon, il fit la connaissance d'une charmante jeune femme, Nicole,
qui se formait, elle, au métier d'
archetière. Tous deux montèrent à
Paris, quelques mois durant, elle pour se perfectionner dans son
domaine, lui pour hanter une école de design.
Yves s'installa alors à
Vedène (dans le Vaucluse toujours) comme artisan ébéniste créant
essentiellement du mobilier contemporain et ce avec succès pendant
quasiment deux décennies.
Nicole et Yves se marièrent, vécurent sur une péniche arrimée au flanc
de l'Île de la Barthelasse, face au Palais des Papes d'Avignon et ce
qui devait arriver arriva : deux adorables petites filles
jumelles
virent le jour (rejointes quelques années plus tard par un charmant
bambin) : plus question de rester sur une péniche. Avec l'aide
de
la mère de Nicole, incarnation de la générosité même, qui paria sur
leur réussite croisée, les Descloux purent faire l'acquisition d'une
ferme au coeur de la campagne de Barbentane (Bouches-du-Rhône) qu'ils
retapèrent patiemment et où il installèrent leurs ateliers respectifs,
et voilà quinze ans que cela dure !
Mais dira-t-on, si l'ébénisterie est un métier d'art qui requiert
minutie et talent, on est quand même un peu loin de la lutherie, même
si son épouse est une
archetière
particulièrement douée ! Il faut
savoir que, parallèlement à tout ceci, Yves était tombé dans la musique
dès son plus jeune âge. Son père, guitariste amateur, lui en avait
donné le goût et tôt notre futur ébéniste pratiqua la flûte
traversière, puis le saxo ténor. Musicien de jazz amateur, il
constitua
des groupes mais, assez curieusement, il connut des problèmes avec ses
contrebassistes qui trop souvent, le lâchèrent ... lâchement. À telle
enseigne qu'il décida, pour pallier à ces inconvénients, d'apprendre à
jouer lui-même de la contrebasse et ce fut son dernier contrebassiste
qui fut son mentor (son «dresseur» comme dirait son fils).
Ce fut alors qu'un drame se produisit chez les Descloux :
Nicole
eut un cancer. Yves cessa alors toute activité artisanale pour prendre
soin de sa femme. Il faut imaginer plusieurs mois d'angoisse et
d'attente anxieuse durant un traitement efficace sans doute mais
terriblement lourd. Durant ce temps, Yves, pour se changer les idées, à
la maison, se mit à remonter patiemment une contrebasse qu'on lui avait
confiée, en dix-huit morceaux ! Il y prit un grand plaisir.
D'où
son envie d'en fabriquer une de toutes pièces. Il lui fallait alors
apprendre la lutherie. C'est ainsi qu'il fit, grâce à son ami le
violoniste
Raphaël
Oleg, la connaissance d'un grand luthier lyonnais,
qu'on ne présente plus,
Jacques
Fustier. Celui-ci avait été fasciné par
un canapé des plus originaux créé par Yves et il crut en lui et
accepta de l'initier ; ils se prirent de sympathie. C'était en
2002, et Yves vous dira que, durant les quatre années de son
initiation,
Jacques
Fustier
fut, lui qui n'a guère d'élèves, plus qu'un
maître. Une énorme complicité lia les deux hommes au cours des séjours
qu'Yves accomplit dans l'atelier lyonnais où Jacques lui apporta
beaucoup plus que son art.
Ce fut un violon qu'il apprit à fabriquer d'abord à Lyon
(depuis
il en a fabriqué trois qui se sont vendus comme des petits
pains !) tandis qu'à Barbentane il créait une contrebasse à
partir
de plans trouvés sur Internet et de relevés qu'il avait effectués sur
une Jacquet. Nicole guérie, Yves avait repris son métier d'ébéniste,
mais bientôt il s'aperçut que mener de concert ébénisterie et lutherie
était incompatible. Il fit alors le grand saut et devint officiellement
luthier en 2005.
Comme tous les luthiers, il pratique réglages et
réparations d'instruments, mais ce qui le passionne c'est évidemment de
créer des instruments. Outre ses trois premiers violons, Yves a donné
le jour à quatre contrebasses classiques et deux contrebasses
électriques. Dès juin 2004, à peine achevée sa première contrebasse,
celle-ci fut jouée par
Vincent Pasquier, soliste de
l'Orchestre de
Paris, qui l'apprécia fort, lors d'un concert au Méjan, à Arles qui
réunissait Laurent Korcia, Michel Portal et Jean-François Heisser pour
une merveilleuse prestation. Une contrebassiste de l'Orchestre National
de Bordeaux-Aquitaine, Valérie Petite, n'a pas hésité à adopter un de
ses enfants. Quant à Steven Zlomke, 1ère contrebasse solo de
l'Orchestre
de la Suisse
Romande, voici ce qu'il écrivait récemment à
propos d'un instrument d'Yves (une contrebasse à cinq cordes) qu'il
avait eu sous son archet :
"[l'instrument qui] n'avait
qu'un
mois à ce moment-là, (...) s'est déjà montré souple et puissant. Il est
malléable même dans le forte avec une palette de possibilités
d'articulations différentes et de couleurs. Je ne peux que le
recommander comme instrument de première qualité " (15
février
2007). Sans commentaires.
Décidément, Yves Descloux est entré d'un bon pas dans la carrière. Il
ira loin : il en a la force et le caractère (souriant du
reste).
Ah, j'allais oublier : il a en gestation... un alto !
Philippe Gut, avril 2007